Je vous propose un sujet intéressant, qui soulève des interrogations déontologiques et suscite une réflexion sur notre métier. Un étudiant américain a mis au point une technique de réintégration colorée générée par l’IA qui imprime un film correcteur, que l’on colle ensuite à la surface d’une œuvre peinte sur panneau de bois.
Mais cette innovation soulève de nombreuses questions : si on place une interface entre le spectateur et l’œuvre d’art, est-ce encore une expérience directe avec l’authenticité d’une œuvre d’art ? Quelle différence entre l’œuvre et un artefact imprimé et collé à la surface d’un tableau ?
Alex Kachkine, ingénieur doctorant au MIT a abordé une problématique spécifique de la conservation-restauration, à savoir la réintégration colorée.
Un projet d’intervention sur une œuvre d’art peut se catégoriser en phase de conservation curative ; en étapes de restauration et enfin des mesures de conservation préventive. Cette méthodologie résulte de plusieurs siècles de réflexion et d’ajustements en fonction de l’évolution de la déontologie du métier de conservateur-restaurateur. Nos interventions sont encadrées par le respect d’une déontologie partagée à l’échelle mondiale, entre musées et monuments historiques, issue d’un long processus d’élaboration au sein d’instances internationales comme l’ICOM ou l’ECCO.
Une œuvre peinte sur toile par exemple n’est pas une juxtaposition de matériaux constitutifs mais une stratigraphie interdépendante, ce qui implique que le châssis, le support toile, son encollage, la préparation de la toile, la couche peinte et le vernis. Tous ces matériaux interagissent les uns avec les autres.
La solution mise au point par Alex Kachkine consiste à repérer les lacunes, élaborer une correction colorée des lacunes, et les imprimer sur un film polymère qui sera apposé à la surface de l’œuvre. Elle s’applique à une situation très particulière : une œuvre peinte sur bois très lacunaire dont les interventions de conservation curative, l’allègement du vernis, l’élimination des repeints discordants ont déjà été effectués. Ces opérations longues et complexes demandent une grande méticulosité et une expertise de l’intervenant. Lorsque les lacunes de couche picturale sont étendues et touchent des éléments critiques de la composition comme les visages, les mains de personnages, la réintégration colorée prend en effet du temps. Et on a l’habitude de dire que la retouche s’arrête où l’hypothèse commence… Mais grâce à l’IA, on peut avoir accès à un outil puissant de copie d’éléments existants sur d’autres œuvres du même de l’artiste ou sur des œuvres contemporaines de celle-ci.
Au-delà des réactions variées que ces « innovations » suscitent, comme le mépris, la peur, l’adhésion, il est bon de rappeler que l’IA reste un outil dont nous devons rester maîtres, et qu’il convient d’utiliser à bon escient. Avant tout, il s’agit de comprendre les limites et les dérives de l’outil.
Je trouverais pertinent de mettre en place un véritable programme de recherche avec des conservateurs, ingénieurs, développeurs informatique, programmeurs et conservateurs-restaurateurs, pour évaluer l’outil et définir les cadres d’intervention envisageables.
Ce billet est donc l’occasion de lancer un appel aux institutions et collègues, comme la Fondation des Sciences du Patrimoine, l’Agence Nationale pour la Recherche, le C2RMF ou encore le LRMH.
Lire l’article de vulgarisation :
Gabriel Bernard, conservateur-restaurateur de peinture, C2RPC.


