
À Avignon, depuis plus de soixante-dix ans, le Festival a fait de notre ville un sanctuaire où l’art ose tout : l’excès, la provocation, la déchirure, le scandale assumé. C’est cette tradition vitale que nous portons et que nous devons défendre aujourd’hui avec la plus grande fermeté.
À Avignon, les extrêmes doivent être artistiques et non politiques.
L’art est le lieu par excellence de la transgression : il nous autorise – il nous oblige parfois – à marcher jusqu’au bord du vide, à bousculer les évidences, à blesser les convenances, à nommer ce que la société préfère enfouir. Cette liberté radicale, cette audace sans garde-fou, constituent la dignité même de notre métier et la raison d’être d’une école comme la nôtre.
Mais cette mise en péril exige, pour rester féconde et ne pas se retourner contre elle-même, un cadre stable, serein et protecteur. C’est à la politique – aux institutions, à la cité, à l’État – de l’offrir. Non pour brider l’élan créateur ni pour le policer, mais pour le garantir : garantir à l’artiste la possibilité de choquer, de déranger, de tout questionner, sans risquer la menace, la censure ou la récupération idéologique, d’où qu’elle vienne.
Comme le rappelait si justement Jean Vilar, fondateur du Festival et figure tutélaire d’Avignon :
« Nous aimons tous la douleur, la violence, le sang, la mort au théâtre. Les Grecs aiment le sacrifice, l’égorgement. Ils ont compris que les choses, la violence, doivent s’exprimer d’une manière ou d’une autre et qu’il vaut mieux les exprimer sur une scène que dans la réalité. »
Cette phrase nous dit l’essentiel : l’art, en mettant en scène les extrêmes les plus sombres, nous permet précisément de ne pas les vivre dans la réalité. Il est catharsis, miroir tendu, exorcisme collectif. Il nous confronte au péril pour nous en préserver.
À l’ESAA, nous défendrons donc sans relâche cette double exigence :
- un art libre jusqu’à l’extrême, dans sa forme et dans son propos ;
- un cadre politique démocratique, protecteur et apaisé, qui seul permet à cette liberté de se risquer vraiment.
Avignon doit demeurer cet espace unique où tout peut être questionné, tenté, transgressé… à condition que ce soit au service de l’humain et non de sa destruction.
Nous formons ici des artistes capables d’habiter ces extrêmes avec exigence, courage et responsabilité. Et nous veillerons, ensemble, à ce que la politique, vivre-ensemble, reste fidèle à sa plus haute vocation : offrir à l’art le rempart discret sans lequel la création ne peut se risquer.
Vive Avignon. Vive l’art libre, intransigeant et nécessaire.
Damien Malinas
Président de l’ESAA




